Chez Marcel
7 avril 2020

Florence Cuschieri photo

Chez Marcel 

Un voyage, une traversée, des rencontres. La magie d’une Europe fantasmée par beaucoup. J’ai rencontré de ville en ville des gens, découvert des quartiers, des ambiances, des coutumes et j’ai flâné. J’ai flâné pour ne pas oublier.

Je venais d’arriver d’Italie avec le train de 17h. Un simple contrôle à la douane, à Clavière, là où j’ai pris un car pour me rendre à Briançon. Pas de coups, de course poursuite sous la nuit étoilée, je suis passée sans difficultés.
Lors des journées ensoleillées nous nous hâtions à la construction d’une serre afin de subvenir à nos besoins en fruits et légumes. La lueur du soleil sur ma peau la faisait briller. Je sentais sa chaleur emporter mon corps, l’endormir. A la clarté vespérale, où toutes les choses y resplendissent finalement d’un or très riche, nous nous affalions dans le jardin, certains sirotant une bière, d’autres fumaient. La musique faisait écho à nos voix, nous rions, chantions. Ils semblaient heureux, heureux d’être parmi nous, ici sur les hauteurs de Briançon. Moi aussi j’étais heureuse, je crois. Ils me redonnaient le sourire. Je me souviens du sourire imprimé sur le visage d’Ali. Il est arrivé en France en 2017, seul, il est aujourd’hui inscrit dans un lycée professionnel. Il souhaite devenir agriculteur. Ali revient à chaque vacance scolaire ici, sur les hauteurs de Briançon, sa nouvelle famille. C’est Ali qui m’a accompagné jusqu’ici, Chez Marcel comme ils l’appelaient. Sûrement un nom échappant à tout contrôle inopportun. « Où vas-tu ? » te demandera-t-on, une réponse claire et simple à formuler : « je vais Chez Marcel ».

J’ai vécu des journées de découvertes et de joie intenses. Nous étions devenus proches avec Ali et les autres, allant jusqu’aux confidences. Ils avaient besoin d’une oreille, d’une épaule sur laquelle s’assoupir, attendant de reprendre la route. Je les écoutais, parfois les photographiais, les filmais. Une nécessité peut-être, ou pour ne pas oublier, les oublier. La nécessité de laisser une trace, un témoignage. Des histoires singulières, des anecdotes qui s’incorpore à la grande histoire.

Sur les hauteurs de Briançon, cette maison, Chez Marcel, petit coin de paradis, où bourdonne les abeilles, et chante les hirondelles… Il y avait peu d’intimité, des chambres formées par des draps jaunis étendus de la charpente au sol. Mais cela importait peu, ils se sentaient bien ici. Cet étrange sentiment de se sentir accepter, se sentir « chez soi ». Des liens se sont tissés entre chacun d’entre nous, qui perdurent encore aujourd’hui, surtout avec Ali. J’ai habité pendant quelques mois, un lieu autosuffisant, ensoleillé, où le temps semblait s’être arrêté, où les réfugiés n’en étaient plus. Des gens normaux, sans couleur, sans appartenance, juste des hommes habitant un lieu, Chez Marcel.

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